Braconnée

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Tu sais ce qui est le plus oppressant en forêt, alors que les arbres radotent ; c’est l’intronisation du silence.

Tu poses tes pas et les feuilles susurrent des contes horrifiques, les branches combattent des dragons invisibles, les cimes fredonnent des chansons moribondes.

Dès qu’ils ne racontent plus d’histoire, le poids de leur non-dit fissure ta peau et tu sues de trouille. Le sacre de ta peur !

C’est lourd, ça fait mal aux épaules, ce manteau de terreur. Tu t’enfonces dans les couches amères de décomposition.  Tu tentes de te dégager. Tes mouvements désespérés, sont élégants de profondeur et la forêt, déesse odorante des relents d’espoirs, t’accueille en son sein.

Tes yeux commencent à piquer, escarbilles et dépouilles s’invitent dans les rides de ta vie.

Avalée par cette mère abusive, tu retournes dans sa matrice.

« Tu es née broutille, tu deviendras misère. »

Tu n’aurais pas du sortir petite fille, même si la chaleur du ventre est un enfer car désormais abîmée, ton goût lui file des crampes et la forêt finalement, te dégueule.

Te voilà sur le flan, écrasant cette litière ombellifère, tes cheveux papillonnant d’humus libérant les nécrophores. Ces grouillants, armée galopante,  sèment sur ton corps les mots de ton histoire perdue.

Inerte.

Seuls les grands témoins qui se balancent au chant du temps perçoivent les relents du vivant.

Te voilà proie.

Les prédateurs aux aguets harmonisent leur pas au chaos.

Et tu hurles le silence, ton ennemi. Les langages sont des terres fertiles mais dans ta bouche plus rien ne pousse.

Une branche craque. La peur, brouillard confus, t’enlace peu à peu. Ce bruit, fruit dégorgé d’imagination ou réalité morbide, te rapproche du néant.

Tu n’aurais pas du t’aventurer, chaussée de ton impertinence.

La forêt peut être jalouse et celle de Bondrée est immense.

Elle est terre d’offrandes à ceux qui la craignent et la cajolent, terre d’asile à ceux qui se perdent et se transforment, terre où l’amour est un don unique.  Aujourd’hui t’y voilà sacrifiée.

Tu n’y seras pas seule, je te rassure, les pages parcourues prolifèrent et invitent d’autres à s’y perdre.

Bondrée

Andrée A. Michaud

Editions Rivages

Playlist : the Magnetic North 

 

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4 réflexions sur “Braconnée

  1. Cette forêt évoquée et ces forces invoquées paraissent bien obscures, hostiles…. et j’ai tant besoin de lumière… Je laisse ces pages pour plus tard et me laisse emporter, un temps, vers des contrées plus claires, des feuillus traversés par des rayons chauds et confortants. Plus tard, je me glisserai sûrement entre les pages inquiétantes de ce bois envoûtant comme je me suis rendue, curieuse, sur les terres de papier du Plateau des intimités sauvages.

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