Aucune résistance 

 

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Les couloirs anonymes des hôtels sont des labyrinthes figés.
J’y ai croisé le Vagabond, ses reflets multiples dans un miroir fissuré d’une saison de vie.
J’ai saisi sa main, je voulais l’accompagner toute la nuit. Le boire d’un seul trait.

Cachés dans le creux de nos paumes, les résonances se sont parées de Blues, couleur vibrante.
J’ai reconnu à ses premières notes mes premières nages en eaux sombres, parfumées au Vermouth. Adossée aux sons, partition défraîchie, je voulais lire le verbe jusqu’à la dernière goutte. Amertume addictive en bouche, ses blues devils* ont nourri mes lèvres desséchées.
Aucune résistance.
Une fois le pacte signé par les mains sourdes et les paupières occultées, le volume est retombé.
Alors j’ai rêvé d’un zinc où les verres choquent le métal, caisse claire qui donne le tempo.
Une seule applique capturait le rouge carmin des battements de coeur de la Fatale, spectre des boîtes… à souvenirs.

Le velours était cousu à même sa peau et exhalait le parfum de la poudre. Détachée, voyageuse d’un autre hémisphère, elle avait laissé le Vagabond, face contre le gravier, petite vérole qui grignote le vivant.
J’aurai pu, en d’autres temps, d’autres lieux, revêtir sa robe. Je n’ai pas voulu me rappeler.
Au petit matin, il était encore là.

Lorsque je l’ai de nouveau frôlé, il faisait silence :  » quand t’as le corps grêlé d’avoir mangé sans faim le sol, il suffit pas d’une couche de crème pour oublier. »
Je réclamais une nouvelle étreinte mais je ne voulais pas le regarder sobre. M’agripper alors aux bulles d’oxygène, parachutes déployés. Seulement ces dernières brûlent la gorge et puent des paroles sans fond lorsqu’elles éclatent.
Je n’en voulais pas, sûre d’y retrouver ces accents éthyliques, mâtinés de sang perlé aux commissures d’un tesson de bouteille, mon crayon affûté à fleur de peau qui croque les failles d’un tatouage indélébile.
Le plafond touchait mes doigts engourdis par l’angoisse d’une rencontre entre elle et lui. Le face à face nauséeux d’une passion accouchée. De celles qui ravagent la flore de l’estomac et laissent un vide en post-partum.
Autophone, voilà le Vagabond qui n’entend que sa musique déchue. Aucun vinyle ne grésille plus, le diamant à talons a rayé l’équation. Les six cordes pincées sont désormais des veines qui charrient le va et vient du néant.

Du plus rien !
Il m’a fallu finalement arracher trois pages à l’éphéméride, une réalité de quelques heures éparpillées dans mes pupilles. Trois jours, avant que le tempo n’augmente la vitesse d’exécution : Bang !
Trop de déflagrations à vomir du réel, trop de visions encrées, résumé d’une balade la nuit où les étoiles s’éteignent déjà.
Ce qui est dingue, c’est qu’aucune musique ne m’a accordé de répit dans cette longue chute poétique, malgré les nombreuses cordes auxquelles se hisser. J’ai sombré dans l’addiction des mots encore une fois. Je suis malade au point de ne pas laisser le recueil seul dans la maison.
Pas d’abandon pour Vagabond.
Pas cette fois.

 

Vagabond
Franck Bouysse
La Manufacture de livres

Playlist : aucune pendant la lecture,

Wrong : Depeche Mode pendant l’écriture

*diables bleus : idées noires

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2 réflexions sur “Aucune résistance 

  1. Pas de sons, pas de notes, le choc des lettres et l’entrechoc des mots. Tout commentaire serait alors bavardage inutile, seule parlera la lecture…..

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