Onomatopée

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Je le sens épaissi. Boursouflé.

D’ailleurs, je le vois d’une couleur violette, pas trop foncé encore.

Je n’ose pas le toucher. J’ai peur d’y croire.

Alors je fixe un point d’horizon, trop angoissée de loucher et de le rencontrer.

C’est fatiguant.

Les yeux presqu’au ciel, en permanence, ça crée des céphalées.

Les cernes retiennent mon regard de tomber. Je lutte.

Ecarquillée, à la recherche d’un point à fixer, sur lequel se concentrer, je m’arrête sur un tableau.

Plutôt une photo d’ailleurs, tirée sur canevas.

Des gouttes d’eau y libèrent la beauté de l’instant présent. En kaléïdoscope, la silhouette d’un double-deck *, les voitures qui le croisent. Il pleut sur Edimbourg et les nuages dématérialisés sont le révélateur photogénique  d’une rue, le soir en plein trafic. Tout semble réel.

A force de fixer, tout devient flou, à l’image du cliché. Aucun trait saillant où me raccrocher.

Je glisse lentement dans la mélopée de l’oubli et laisse le bus me dépasser.

Alors ça tangue, une valse à mille temps dont je  ne connais même pas les 3 premiers pas.

Mes paupières baissent le rideau et le tourbillon m’enlace. Je vais tomber, je le sens bien.

Cette enclume au milieu de mon visage me fait prendre racine, m’empêche de chuter.

Elle est lourde, elle me pèse.

La difformité prend ses marques et hante les sillons de l’âge.

Comment est-ce arrivé ? Aucun souvenir ! J’ai certainement voulu oublier, coincer le choc et la douleur dans une boîte vide.

Cette peur viscérale obscurcit ma raison depuis si longtemps. L’impact. Le craquement qui résonne, le bourdonnement qui s’installe.

Ma Némésis a pris forme. Cette  violence sourde à toute réflexion est une vengeance divine à un acte manqué. Elle infuse puis libère ses saveurs et me terrorise : panique d’avoir le nez cassé.

Il faut puiser profond ce courage, pour me traîner jusqu’à la salle de bain.Le peignoir pèse une tonne, les chaussons sont en plomb.

On dirait une repentie, la tête baissée, au Sacré Coeur de Lourdes, qui attend l’absolution.

Je vacille. Ils doivent être lourds ces pêchés pour que la rétribution divine se récolte de cette manière.

Mes mains se referment sur le meuble à double vasque. Le miroir est là. Il attend patiemment.

Je mords mes lèvres. Je ne suis plus à ça près dans la boutique des petites horreurs.

Bordel !

Il va falloir faire face, attester des faits.

Je le vois déjà énorme, figé, traversé d’un trait grossier qui signifie fracture, entre hier et aujourd’hui.

Le deuil d’un visage connu.

Ma tête se relève, ressent toute la frayeur du moment.

Reminiscence d’un cours de Ta¨-Chi : « doucement, on déroule, on allonge les épaules, on revient à la surface, le menton en dernier ».

Simplement, moi, je me noie.

Terreur de ne plus se reconnaître. S’affronter une dernière fois, en ignorant le visage de son adversaire.  C’était pas prévu, pas voulu.

La luminosité des spots de la salle de bain me fait mal, Là il ne s’agit pas de profiter de la lumière pour éviter les coups de blush en trop. Il n’y aura pas assez d’un pinceau pour rectifier.

Mes yeux sont grands ouverts.

Remake d’Orange Mécanique, Kubrick a changé le casting. C’est une femme gavée de l’horreur du Monde qui se désinfecte de sa propension à commettre des atrocités.

Harnachée pour ne pas se voiler la face, j’ai besoin de cette armature pour ne pas fuir.

Mes yeux s’écarquillent, encore et plus. Ils vont rouler hors de leur orbite si je n’arrête pas le processus.

Résilience. J’accepte mon sort.

Il est là, bien pauvre et désabusé.

Au lieu d’un nez cassé, j’ai juste des poches-valises, remplies pour un mois de trekking en Islande.

La pression est rude mais c’est juste la crève.

J’ai juste la crève.

Non mais, je rêve…

 

Je vais me recoucher.

 

PS : C’est comme ça au petit matin lorsque la veille tu t’es pris une claque devant le dernier épisode de The OA.

 

The OA

Zal Batmanglij et Brit Marling

 

 

*Bus à étage

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8 réflexions sur “Onomatopée

  1. Je suis maintenant partage entre la peur et l attirance . La peur de tomber et la peur d aimer. Comment fais tu pour trouver ces mots qui nous font tant d effet . Et les valises , parlons en … Sous les yeux , celles que l on traine … Heureusement que certains sont près de nous et nous aident à les porter, supporter.

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    1. je ne les trouve pas, ils sonnent à ma porte et prennent du bon temps dans ma tête… je t’avoue que parfois la migraine me guette. Imagines alors les auteurs qui nous offrent des pages et des pages… il doit y avoir du monde au portillon.
      Pour les suitcases, luggages et autres sympathiques compagnons de route… tu as raison, ceux qui nous aident à les porter sont merveilleux

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  2. Je ne connais pas The OA

    Je me suis regardée dans la glace, moi aussi…. J’y ai vu mon âme en miettes.
    Je fuis le miroir, j’arrive plus à m’y voir.
    Les valises font place aux malles, de celles que l’on empile dans un container et qu’on confie à la CGM

    Se perdre, s’y perdre, pour mieux se retrouver, un jour peut-être….

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    1. j’aime l’image des malles cafard enfermées dans des containers, tu m’étonnes que la CGM fait fortune avec le mal qui nous guette et nous happe.
      Les miroirs hormis celui d’Alice, les autres m’indiffèrent…

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  3. Ces mots choisis nous entraînent … ailleurs…. Un court moment de lecture qui nous donne envie de lire une suite, d’aller voir ce qui se passe de l’autre côté du miroir ou de l’écran. A suivre. Merci pour ces parenthèses poétiques.

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