Origine

 

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Je me rappelle  la douceur dans tes yeux. Si, si, souviens toi, lorsque tu m’as tendu ce volume puisé au milieu d’une multitude d’autres.

Je me rappelle la ferveur dans ta voix lorsque tu m’as dit : « ne t’arrêtes pas simplement à la 4ème de couverture, prends ton temps, commence à le lire et ensuite viens me dire si cela te plait ».

Si je te dis qu’en le serrant fort contre moi pour presser le jus de ses ardeurs littéraires, j’ai eu envie… de me rencontrer.

En l’aimant. Un coup de poing dans le ventre, tu sais cette douleur qui te prend lorsque tu tombes en amour et que l’absence te fait crever, de trouille, d’angoisse, de déraison. Que le simple fait de le tenir, de le relire, te rend vivant et que tu ne veux plus le quitter.

Il en faut du temps pour s’apprivoiser. Pourtant à force de rencontres au détour d’un miroir, de croisements aux multiples couloirs, je pensais que c’était déjà fait.

Tu m’avais prévenue, aucun hasard balayé par le vent, tout reste gravé. Le relief est là pour te rappeler  l’amertume des jours qui se suivent.

Je ne me suis pas perdue là-haut sur le Plateau, malgré les tourbières qui t’avalent et les tumulus qui te rappellent le silence.

J’ai aimé le goût dans ma bouche à la lecture.

Là, les cheveux perdus dans les fibres de coton, le drap qui use la courbe du pied… non ; mon lit n’était pas le lieu de voyage onirique pour ce Colosse au pied de granit.

Alors j’ai relu, au petit matin, les premières pages parcourues. Il me fallait un auditoire. Saliver de l’émotion suscitée. Ses mots  m’ont conquises dans un silence. Je voulais leur donner de la voix.

Sous la main droite, comme une bible, le volume, posé sur la table de la cuisine.

Alors que le vieux Mado rouge cerise, couvait comme une louve, les digoin aux anses ébréchées, dans l’attente des effluves du café,  là, j’ai prié pour  le réveil des endormis,  leur murmurer le Chasseur.

J’ai soulevé délicatement la couverture, c’est fragile un roman, et Virgile a posé ses mains rongées d’usure et d’acide sur les barreaux de la chaise d’à côté.

Il semblait très fatigué.

Toutes ces pages où il a laissé passer la lumière sur ses maux, avec pudeur,  chaussé des mémoires agraires, libérées par chacun de ses pas boueux.

Je lui aurais bien servi une tasse à Virgile.

Mais ce café n’aura jamais  la tessiture de Karl et encore moins le goût de Judith.

Je voulais l’entendre causer, Virgile.

Un taiseux, de cette chair endurcie par les intempéries, qui ne livre rien en donnant tout. Il offre les espaces aux couleurs des incertitudes matinées de légendes. La roche parle et résonne.

Je voulais me faire toute petite, rester assise pas très loin, qu’il oublie ma présence.

Le simple ballet de ses gestes quotidiens, machines bien huilées, entretenues par le temps, aurait formé les pas d’un savoir ancestral et moi redevenue enfant, je me serais cognée les genoux à ses mots absents.

Peut-être même que Georges aurait accepter de jouer avec moi, enfant pas encore perdu à la cause des amours dévastés, dans l’oubli d’une mère qui caresse la joue sans jamais se lasser.

Une petite fille, qui aurais posé sur les autels  sauvages du Plateau, des bouquets de vivantes, fraîchement cueillies, dans l’adoration d’un dieu invisible qui pèse sur les épaules de tous.

Je te l’ai dit, je m’y suis rencontrée. Alors je parle de moi.  C’est plus facile que de parler d’Eux, ces gens qui se côtoient, sans s’ouvrir. C’est pas par manque de générosité, c’est pas une punition, juste qu’ils sont faits comme ça.

Cory,  je ne veux pas en parler, je ne peux pas… les émotions, c’est comme des bleus qui resteraient longtemps en souffrance et surgiraient quand ils veulent. Ils ont leurs moments opportuns alors que ces volcans là tu les croyaient éteints.

Je pourrais te redire les mots, le style. J’ai pas le vocabulaire.

Juste une explosion, comme une intelligence noyée sous les incertitudes qui remonte à la surface. C’est brusque mais ça fait pas mal de se sentir accordée pour mieux vibrer des notes qui te sont offertes.

Parce que ses mots à Plateau, ils frondent dans le Baru mais ne te laissent pas de glace.

 

Plateau

Frank Bouysse

Editions : La Manufacture de livres

Playlist : Explosions In The Sky : Logic of a dream et Nils Frahm Winter Musik

 

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